"TRACES" Claude Tchamitchian sextet

CONCERT DE SORTIE LE 13 AVRIL 2016 A 20H30 AU STUDIO DE L'ERMITAGE


Géraldine Keller, voix, Daniel Erdmann, saxophone ténor et soprano, François Corneloup, saxophone baryton et soprano, Philippe Deschepper, guitare électrique, Christophe Marguet, batterie, Claude Tchamitchian, contrebasse et compositions

C'est André Jaume qui le premier, dans la classe de jazz qu'il animait à Avignon au début des années quatre-vingt, fit remarquer à Claude Tchamitchian à quel point dans les inflexions de ses mélodies affleuraient les traces de ses origines arméniennes. Cette petite phrase anodine provoqua un grand trouble chez le jeune contrebassiste qui à cet instant ne se reconnaissait d'autres pères spirituels que Charles Mingus et Ornette Coleman et n'avait simplement jamais été mis en contact de sa vie avec la musique du pays de ses ancêtres... Qui parlait soudain à travers sa voix ? Quelle instance s'affirmait à travers lui — malgré lui ? Se pouvait-il que le voué au silence, le “passé sous silence”, rejaillisse ainsi, sans la médiation préalable d'une parole, sans la transmission lente d'une culture, dans la forme et les rythmes d'une innocente ritournelle ? Que la mémoire entravée, persécutée, confisquée du peuple anonyme des ancêtres, se fasse un chemin de contrebande à travers le corps d'un fils rescapé pour échapper à l'anéantissement auquel certains la condamnaient et resurgir deux générations plus tard, à la fois intacte et métamorphosée, transplantée dans un autre temps, dans un autre monde, dans une autre langue? Tchamitchian dés lors ne cessa plus d'interroger le mystère de cette épiphanie et de traquer dans l'expression de son lyrisme les vestiges fantômes d'une Arménie insoupçonnée et néanmoins perdue... Non pas en entreprenant d'apprendre la langue des pères pour l'introduire telle quelle dans sa poétique à la manière d'un objet (re)trouvé — au risque de l'exotisme...  Mais en affirmant plutôt toujours plus avant la singularité composite d'un univers à la fois pleinement ancré dans la culture occidentale et les formes du  jazz, et désormais hanté « en conscience » par cet Orient ancestral, cherchant dans la friction de ces deux mondes intimement mêlés dans les arcanes secrets de son imaginaire les outils d'une expression  capable de rendre au plus juste la profonde mélancolie de cette quête éperdue des origines. Ce furent au fil des années les différents avatars de son orchestre Lousadzak, introduisant et développant dans le cadre d'une orchestration spécifiquement  jazz des modes de jeu collectifs et des systèmes organisationnels proches des diwans orientaux...  Et la rencontre si décisive du virtuose arménien du kamantcha, Gaguik Mouradian, lui offrant concrètement l'accès, dans l'espace d'un dialogue tout en pudeur et connivences, d'une autre façon d'envisager la musique et de la faire. Plus de vingt ans ont passé depuis ce virage esthétique en forme de révolution intime et c'est aujourd'hui sans détour que Claude Tchamitchian a décidé d'aborder le sujet en une longue suite lyrique entièrement consacrée à l'évocation du génocide arménien. Partant de l’oeuvre du romancier  Krikor Beledian, et notamment de son livre  Seuils premier volume d'une vaste fresque autobiographique recomposant, à la façon d'une mosaïque incomplète, les destins de trois femmes à la faveur de la découverte d'une liasse de photos de famille surgies du passé, Tchamitchian, sur ce même modèle, a imaginé un album de photographies sonores, chaque thème se présentant comme l'évocation précise d'un épisode de la vie de ces personnages imaginaires mais aussi simultanément comme une rêverie intime du compositeur autour de l'histoire tragique de l'Arménie et des non-dits de son propre roman familial. Grande œuvre sur la mémoire bafouée, étouffée, meurtrie, et sur le retour inévitable du refoulé, “Traces”, convoquant tout autant le lyrisme sarcastique de Mingus que la profonde mélancolie des vieilles compositions traditionnelles anatoliennes, fait entendre dans un grand bouillonnement de vie la réconciliation définitive d'un homme avec ses fantômes. Et c'est proprement bouleversant.

Stéphane Ollivier

    

Enregistré les 18 et 19 octobre 2015 au Studio La Buissonne  


 

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